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Marcel Proust sous un pseudonyme évocateur du milieu dans lequel il évoluait écrivit plusieurs articles et chroniques dans la presse de l’époque.


C’est notamment dans le Gaulois du 31 mai 1894 qu’il relate une fête organisée à Versailles par son prestigieux résident, le comte Robert de Montesquiou.


On observe dans ce récit le talent du futur auteur de La Recherche, dans la présentation du cadre et, lorsque pour agrémenter la longue liste des participants, on note le talent descriptif des toilettes de ces dames.


C'est à cette occasion que le jeune homme rencontra, avec délices, plusieurs de ses futurs héroînes notamment la comtesse Greffulhe, qui allait devenir l'inoubliable duchesse de Guermantes. Ces portes, si longtemps fermées, venaient de lui être ouvertes, il s'y engouffra, poursuivant très longtemps ses documentations, observant, épiant, disséquant patiemment ses futures victimes littéraires, à qui il donnera, de la sorte, une immortalité à laquelle elles ne s'attendaient sans doute pas.

Une fête littéraire à Versailles

La grille aux fers dorés est ouverte sur la large avenue de Paris qui mène droit au théâtre de Versailles. Appuyé sur l'une des extrémités de La grille, un coquet pavillon se dresse; un large tapis rouge est étendu sur le sable, devant la porte; des fleurs, des roses jonchent le chemin. Sur le seuil, aimable, souriant, très bon, le seigneur de la calme demeure reçoit les amis qu'il convia. Un orchestre, dissimulé dans un bosquet, murmure une douce musique.


Une pente douce, semée d'une pelouse verte, abritée par des bouquets d'arbres, mène au théâtre, qui fut aménagé dans la partie plate du frais jardin. Une merveille, ce théâtre improvisé, « éphémère » comme il est écrit sur la frise. Tout ce qui est beau et tout ce qui est bon n'est-il pas éphémère ? Un artiste l'éleva. C'est un long rectangle en forme de temple, que précède un atrium aux lourdes draperies, et que termine une petite scène surélevée. Le décor figure une colonnade circulaire; entre les colonnes on aperçoit des bosquets et des charmilles, derrière lesquelles, peut-être, Mme de La Vallière ou Mme de Montespan vont nous apparaître.


La salle est remplie. Et quelle salle ! Quel « tout-Paris » !


Gabriel Yturri à gauche et Robert de Montesquiou devant la porte du PavillonMadame la comtesse Greffulhe, délicieusement habillée : la robe est de soie lilas rosé, semée d'orchidées, et recouverte de mousseline de soie de même nuance, le chapeau fleuri d'orchidées et tout entouré de gaze lilas Mlle Geneviève de Caraman Chimay, la comtesse de Fitz-James, popeline noire et blanche, ombrelle bleue, incrustée de turquoises, jabot Louis XV; la comtesse de Pourtalès, taffetas gris perle, parsemé de fleurs foncées, les parements clairs, le chapeau surmonté d'une aigrette jaune le duc de Luynes, la comtesse Aimery de La Rochefoucauld, crêpe de Chine héliotrope avec ruche noire, chapeau héliotrope; la marquise d'Hervey de Saint-Denis, crêpe blanc, chapeau de paille de riz blanc avec plumes blanches, pèlerine en alpaga blanc avec broderie grise; la comtesse Pierre de Brissac en robe rayée de blanc et jaune, chapeau noir avec des roses; la duchesse de Grammont, la comtesse Adhéaume de Chevigné, Mme Arthur Baignères et M. Baignères, Mme Henri Baignères, la princesse de Chimay, robe de drap brodé de violettes et de mimosas, chapeau noir avec des nœuds héliotrope; Mlles de Hérédia, robe de mousseline rose; la comtesse Louis de Montesquieu, en noir; ]a vicomtesse de Kergariou, crêpe de Chine gris avec des nœuds hortensia bleu, chapeau noir avec nœuds d'hortensia la marquise de Lubersac, pèlerine d'hermine sur une robe noire et blanche comtesse Potocka, Mme de Brantes, la princesse de Wagram, !a comtesse de Brigode, la marquise de Biencourt, la princesse de Brancovan, en robe rayée; Mme Austin Lee, la princesse de Broglie, la comtesse Jean de Montebello, la comtesse de Périgord, gris argenté, chapeau iris; Mme Arcos, la marquise de Massa, la duchesse d'Albuféra, le baron et la baronne Denys Cochin, M. Paul Deschanel, le comte et la comtesse de Lambertye, le comte et la comtesse de Ganay, le comte de Ravignan, la baronne de Poilly, le comte et la comtesse de Janzé, la princesse de Poix, le prince de Sagan, venu en voiture à vapeur avec le comte de Dion; le comte et la comtesse d'Aramon, le comte de Saint-Phalle, le comte de Gabriac, le comte et la comtesse Bertrand de Montesquiou, le marquis du Lau, Mme Madeleine Lemaire, bengaline prune, blouse pompadour, chapeau mauve Mlle Madeleine Lemaire, mousseline blanche et satin jaune, chapeau noir semé de roses; le prince de Lucinge, la vicomtesse de Trédern, le comte et la comtesse de Guerne, la comtesse de Chaponay, la princesse Bibesco, la comtesse de Kersaint, la comtesse de Chevigné, la Comtesse de Berkheim, le comte et la comtesse de Chandieu, la marquise de Lur-Saluces, le marquis et la marquise d'Adelsward, le marquis et la marquise de Ganay, M. Joubert, la marquise de Balleroy, le baron de Saint-Amand, le comte de Castellane, M. Charles Ephrussi, M. et Mme Jules Claretie, M. et Mme Francis Magnard, M. et Mme Ganderax, M. et Mme Gervex, M. Rodenbach, M. et Mme Maurice Barrés, Mme Alphonse Daudet, M. et Mme Léon Daudet, M. et Mme Duez, M. et Mme Helleu, Mme Jeanniot, M. et Mme Roger-Jourdain, M. et Mme Jacques Saint-Cère, M. Emile Blavet, M. et Mme Adolphe Adorer, M. Jean Béraud, Mlle Louise Abbéma, M. et Mme Pozzi, M. Henry Simond, MM. Boldini, Tissot, Haraucourt, Henri de Régnier, Mme Judith Gautier, M. et Mme de La Gandara, M. et Mme Dubure, M. Aurélien Scholl, M. et Mme Detelbach, M. Dieulafoy, M. de Heredia, le comte de Saussines.


Une sonnette discrète réclame le silence. M. Léon Delafosse se met au piano et exécute avec le talent qu'on lui sait une gavotte de Bach, une fantaisie de Chopin, une barcarolle de Rubinstein. M. Yann Nibor lui succède; il dit les Anciens, l’Ouragan, les Quatre frères et l’Ella, et cette poésie simple, franche, vigoureuse, émeut profondément tous les délicats qui l'écoutent. Mais voici Mlle Reichenberg, toute gracieuse, habillée de rose pâle et coiffée d'un large chapeau blanc que couvrent de grandes plumes roses. On lui fait fête, car elle lit à ravir le Menuet de François Coppée, la Mandoline de Verlaine, le madrigal de M. Robert de Montesquiou et la Dormeuse de Mme Desbordes-Valmore.

Si l'enfant sommeille

Il verra l’abeille,

Quand elle aura fait son miel.

Danser entre terre et ciel.


Si l'enfant repose,

Un ange tout rose,

Que la nuit seule on peut voir,

Viendra lui dire « Bonsoir. »


S'il brame, s'il crie,

Par l'aube en furie,

Ce cher agneau révolté

Sera peut-être emporté.


Oui, mais s'il est sage,

Sur son doux visage.

La Vierge se penchera

Et longtemps lui parlera.


Nouvel enchantement Sarah Bernhardt, vêtue d'une longue robe de soie argentée, garnie d'une magnifique guipure de Venise, Mlle Bartet, ayant une jupe de dentelle blanche et un corsage de mousseline de soie bleuet, et Mlle Reichenberg apparaissent toutes trois réunies. De longs applaudissements les accueillent. Elles disent, avec un art exquis, en se partageant les strophes, cette fameuse Ode à Versailles, qu'André Chénier composa après le 10 août 1792, lorsque, retiré de la lutte, il s'en allait rêver Versailles. Il était alors épris de Fanny, Mme Le Coulteux, qui habitait Louveciennes :

O Versailles. O bois, ô portiques,

Marbres vivants, berceaux antiques,

Par les dieux et les rois Elysée embelli,

A ton aspect, dans ma pensée.

Comme sur l'herbe aride une fraîche rosée,

Coule un peu de calme et d'oubli.


Un court entr'acte, pendant lequel les amis de M. de Montesquiou admirent les petites merveilles du jardin, la serre japonaise, avec ses fleurs rares et ses fins oiseaux, ou se réunissent autour du buffet, préparé sous une tente… Et l’on n'entend que ces mots Que c'est charmant !…


Quelle jolie fête ! Et quel beau temps. Car le soleil s'est mis de la partie et il fait resplendir les fraîches toilettes roses, mauves, jaunes, lilas, violettes, douce caresse pour les yeux. La Muse reprend ses droits. De nouveau M. Delafosse est au piano. Cette fois, il accompagne des mélodies que lui-même composa sur des poésies de M. de Montesquiou et que chante avec beaucoup de sentiment M. Bagès.


Mlle Bartet nous revient aussi, exquise, extraordinaire. Elle récite le Parfum impérissable de M. Leconte de Lisle; le Récif de corail de M. José-Maria de Heredia, une chose délicieuse de Mlle de Heredia, l’Etang bleu; le Figuier et Aria, de M. Robert de Montesquiou :


Robert de Montesquiou devant sa porte à VersaillesLe pavillon Montesquiou avant sa démolition [Source archives de Versailles]    Tout ce qui fut diaphane

    Et délicat - et se fane

    Ombrages de tendelets

    Squelettes de roitelets.


    Opacité des feuillages,

    Fumée aux toits des villages.

    Moins d'épanouissements

    Que d'évanouissements …


    Mais surtout, du haut des ormes,

    Les reflets, échos des formes.

    Mais encore, au fond des bois,

    Les échos, reflets des Rois.


Rien n'égale le triomphe de Mlle Bartet … si ce n'est celui de Mme Sarah Bernhardt, qui nous dit, elle aussi, des vers du maître de la maison : Salomé, Une Romance et le Coucher de la morte, une page qui restera :


Un jour qu'elle sentit que son cœur était las,

Voyant qu'il lui faudrait mourir à cette peine,

Elle fit travailler une bière d'ébène

Et disposer au fond de riches matelas.

 

Pour qu'ils fussent moelleux, elle les fit emplir

De tous les billets doux dont on l'avait lassée ;

Dans la chambre on les fait apporter par brassée

Et bientôt le tapis s'en voit ensevelir.


Mais quand elle se fut de ce geste acquittée,

La belle fut plus calme en songeant que ce jour

Elle aurait, pour dormir sa dernière nuitée,

Un lit harmonieux de murmures d'amour …


Il faut que l’auteur lui-même vienne, avec ses incomparables interprètes, recevoir les applaudissements enthousiastes de l’assistance. M. Yann Nibor réapparaît pour dire trois autres de ses œuvres, non moins saisissantes que les premières. M. Delafosse exécute la rapsodie de Liszt.


C'est fini. Le rêve est terminé. Il faut revenir à Paris, où l'on parle de déclaration ministérielle, d'interpellations et autres choses semblables. Avec quel délicat souvenir et avec quel regret nous quittons Versailles, la ville royale, où, pendant quelques heures, nous crûmes que nous vivions au siècle de Louis le Grand !


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Comtesse de Montebello

Par de La Gandara

Sarah Bernhardt

Par de La Gandara

Princesse de Chimay

Par de La Gandara

L’artiste par Samuel Montgomery Roosevelt

Comte Robert de Montesquiou

Par de La Gandara