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Le Figaro

Article de Charles Yriarte

Le 2 avril 1893


"Le nom de M. A. de La Gandara n’est pas connu des nouvelles couches; sa notoriété indique un Espagnol; mais l’œuvre à première vue, révèle un tempérament de Parisien mystico-mondain.


Après des apparitions furtives dans nos expositions publiques, l’artiste s’est lassé d’entendre prononcer, en passant devant ses portraits, le nom de son jeune ancêtre, M. Whistler, et, plus psychique encore que le peintre subtil et compliqué auquel on doit la découverte des harmonies, et l’eurythmie des symphonies en tons divers, il s’est recueilli dans une tour d’ivoire où n’arrive plus guère que les échos des bravos et des adjectifs exquis des petites chapelles du faubourg.


Une cinquantaine de cadres, portraits en pied, ou plutôt états d’âme à l’huile ou dessinés au crayon noir, esquisses, silhouettes rêvées qu’un souffle efface, pastels crépusculaires ou entre chien et loup, vues de places et carrefours prises à l’heure ou d’ordinaires les peintres abdiquent, représentent, chez M. Durand-Ruel, le résultat de ces médiations.


Ceux qui aiment la lumière et la vie, les palettes sonores, la fraîcheur, la santé, l’air pur, la poésie qui monte de la réalité, et produit une exaltation joyeuse, s’arrêtent interdits au seuil, et hésitent à passer cette revue des ombres. Il faut surmonter l’impression première et aller droit au mystère; peu à peu l’intention se devine et l’intimité se révèle. Tout ce qui est réalisé et exécuté garde toujours un aspect volontairement triste, comme si l’artiste avait fait le vœu de peindre à voix basse avec une palette composée en tons mineurs; en somme, en ce qui concerne les portraits peints à l’huile, il y a quelque chose de déjà vu. C’est dans les portraits dessinés que l’originalité s’affirme. La matière en existe à peine, l’exécution, très sommaire, mais qui doit cependant être patiente et appliquée est un minimum de facture: c’est donc dans l’interprétation des personnalités représentées que tout l’intérêt réside, et il faut y insister.


Là, comme dans une caricature épique, le parti consiste dans une simplification de la forme; la ligne essentielle, la dominante du visage et de la structure individuelle une fois saisie et résumée, est fixée par un trait ferme comme le clou d’une fresque. – Voilà pour la guenille humaine; ceux qui y tiennent devront s’en contenter. Pour la physionomie et l’expression, elles sont aussi résumées dans la résultante de leurs ondoiements habituels, de sorte qu’on emporte de là une impression vraie, constante qui survivra au modèle lui-même. Naturellement un tel parti pris confine à la manière et parfois y succombe. Ce ne sont plus des portraits, c’est de la musique; quelques-uns assurent qu’ils y trouvent un écho de leur âme, tandis que ceux qui n’y entendent pas malice disent qu’ils n’y comprennent rien. Les corps s’allongent, les bras s’étendent, les jupes immatérielles n’en finissent plus quoiqu’elles soient de la meilleure faiseuse, et elles pourraient être signées Agostino di Duccio.


Il n’en est pas moins vrai qu’on emporte de là une impression qui vous reste, et qui si la guenille humaine est sacrifiée, il y a une part de vérité sous cette exagération; et c’est justement celle-ci qui l’embaume et la conserve. Quoique tout cela sente la manière. On reconnaîtra par exemple que parmi les portraits , le comte E de M… a bien la physionomie d’un Chatterton qui a l’horreur du vulgaire profane; le prince P… représente bien le type de d’un élégant dilettante, et Don Giovanni celui d’un conspirateur farouche qui médite un complot contre beaucoup de cœur à la fois. Quant aux nombreux portraits de la comtesse X…, dont on reconnaît les deux charbons ardents et les épaules tombantes, ils prêtent évidemment un thème aux hommes d’imagination; et en face de ces étoffes qui serpentent jusque sous les cadres, on peut se demander si, selon le vers du poète latin, leurs longs replis qui ressemblent à des vagues ne cachent point les écailles nacrées d’une sirène."


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