Entretiens politiques et littéraires
From Gabriel Mourey
November 25th, 1893
"Au commencement de cette année, une exposition de portraits au crayon noir attirait chez Durand-Ruel une élite d’artistes et d’amateurs d’art, et le nom de M. Antonio de La Gandara en sortait promis à l’une de ces rares et restreintes notoriétés. Leur nudité les fait encore paraître plus hauts et aussi un mobilier bas de forme Empire: un canapé de Romaine, de David, un autre orné de cols de cygne. Des chaises couvertes de vieilles soies vertes ou jaunes; dans un coin, une psyché ouvragée de cuivre. Ailleurs, une console, avec, sur la tablette de marbre gris, deux vases jaunes qu'emplissent de gros bouquets de violettes. Au mur, sur une toile, une pendule d'acajou carrée, avec un cadran grand comme celui d'une grande montre. Dans deux caisses de bois uni, posées sur des escabeaux, sont deux petits orangers, qui arrondissent, au-dessus de leur tronc rigide et lisse, leurs
feuillages poussiéreux, en boules, à la Titus. Sur les murailles, deux moulages de bas-reliefs antiques s'empoussièrent. Le lieu est vaste, nu, triste et comme provincial. On entend le son des lointaines cloches de ce dimanche de Pâques. Et le seul portrait voilé d'une draperie de velours vert est dans un cadre. C'est la princesse de Chimay. Droite dans une longue robe de satin blanc, avec sa face courte d'Américaine à type hellénique, la chair soyeuse, elle dresse sa stature d'impudeur et de brutalité saine et vivante. Gandara va et vient et la marche étouffée de cet homme noir, aux yeux sombres, à la moustache noire, à l'allure triste -sa marche en pantoufles dans cette vaste pièce nue et régulière, a je ne sais quoi de singulier, comme si elle foulait de la cendre. Le haut portrait blanc et chair semble une intruse, et l'accord se refait quand il me montre, sur un petit chevalet, une étude de femme sur un fond d'ombre - figure romantique aux longs cheveux d'or, au teint pâle, à la robe grise, qui s'orne, au col, du papillon mort d'une pensée. Puis il sort, une à une, des lithographies douces et langoureuses, où les ombres grises ont des mollesses de soie."
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