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Paris-Soir (Les fantômes du Grand-Prix)
From Maurice Verne
June 27th, 1926
"L'idée d'ouvrir l'exposition des portraits d'élégance de La Gandara, tout embués d'ombre déjà, durant la semaine du Grand Prix, fut-elle l'acte d'un pur dilettante? On le croirait. La semaine du Grand Prix, elle, représentait à l'époque du maître 1'apothéose d'un hiver parisien, le bouquet du feu d'artifice. Comme ce Paris-là paraît loin déjà! La Gandara était le roi de ces snobismes, comme aujourd'hui Van Dongen préside aux nôtres, comme Stevens avant eux et Winterhalter avaient régné sur la mode ronde de ces Parisiennes d'alors, que nous revoyons, corsetées et pincées à la taille, coiffées de frisettes ou de grands chapeaux à fanfreluches et à plumes — et ces hommes maniérés, aux vestons pincés, eux aussi, et raffinant les tons pour leurs cravates littéraires. Et, pourtant, voilà les héros des saisons de Paris d'il y a vingt-cinq ans seulement et les vedettes de la fameuse semaine du Grand Prix, qui affolait les couturières! voilà les fantômes du Grand Prix héroïque d'hier! Le luxe suprême de l'atelier de La Gandara était le parquet ciré. Il luisait comme un miroir réverbéré du jour d'argent venu de la verrière. Dans un coin, un lourd appareil d'acajou où dormait une glace éteinte, la psyché de la duchesse de Berry servait aux prestigieux modèles. Le chat noir tournait autour du poêle. Tous ceux qui possédaient une célébrité - voire celle du scandale - défilaient dans cet atelier.
Et le peintre faisait autant de littérature que de peinture. Il se plaisait à parler de la mort, quand le soir coulait sur les vieux toits de tuiles de la cour de la rue Monsieur-le-Prince. Il racontait des agonies illustres avec une sorte de gourmandise. Quelques heures avant sa mort, Jean Moréas, qui se savait perdu, répondait à nos pieux mensonges par ces mots: 'Oui, oui, vous êtes tous bien gentils, bien gentils. Mais pourquoi essayer de me tromper: je n'ai pas peur de mourir. Où vais-je? Qu'importe, j'ai assez vécu!', et se levant un peu sur ses oreillers, il disait: 'Mais je ne veux pas étouffer dans la terre. Non. Faites-moi incinérer, et éparpillez mes cendres sur la Seine, que mon être vole, mêlé à la lumière, aux bruits, aux rires de la ville!'
Un soir que Mme Ida Rubinstein quittait la pose, la conversation revint naturellement sur la mort - la mort, le mystère. A demi renversée sur le dossier du haut fauteuil, les yeux mi-clos où glissait une lueur d'un bleu gris, si froide, l'artiste touchait les lourds disques d'écaillé qui semblaient attacher des nimbes à sa nuque:
- Voyez, disait La Gandara, ce portrait (il montrait l'effigie de Mlle Ida Rubinstein) ce portrait est déjà acquis à d'autres que nous! Nous sommes déjà de la cendre à ses pieds et lui est la vie, l'avenir. C'est un signe d'une stabilité plus grande dans le temps. Il survivra notre mort et la mort de nos successeurs! Et le peintre de l'élégance murmurait avec angoisse :
- Il faut relire Pascal. Voilà le baume.
- Non, non, s'écriait l'artiste, il y a la danse, la poésie, l'art. Je suis victorieuse en dansant! Voilà le ton chez La Gandara. Ah! Que cela nous semble loin! Il avait fait le portrait de Clara Ward, la scandaleuse princesse de Chimay.
-Comment dois-je m'habiller, demanda-t-elle avant tout.
- Comme vous voudrez. Vous serez toujours charmante. Alors La Gandara racontait, de son ton toujours un peu halluciné, la promenade qu'il fit au long des penderies d'une garde-robe qui avait plus de vingt mètres de long.
– 'Je n'avais jamais tant vu de robes vides à la fois! On en trouvait moins chez Barbe-Bleue!
Quand la comtesse de Noailles posa, en robe de satin blanc, il se devait de penser à ajouter une fleur précieuse, cueillie dans le jardin littéraire: un hortensia. L'époque était toute aux hortensias bleus de M. de Montesquiou. Le comte de Noailles ne voulait pas entendre parler de cet accessoire. La Gandara mit une semaine à diriger la stratégie. Bref, il parvint à faire signer au mari de la poétesse un bon pour la fleur. Ces histoires passionnaient le Paris d'alors.
Catalog of the De La Gandara Exhibition in 1926 at La Palette Française Gallery
Sarah Bernhardt vint naturellement rue Monsieur-le-Prince. Mais son lyrisme n'allait jamais sans le souci de ses affaires théâtrales. Elle voulut bien poser mais ne pas perdre de temps. On lui lirait donc les manuscrits de pièces entassés avenue Victoria. Les lecteurs se renouvelaient. Un jour, Coquelin arriva avec un manuscrit de Rostand, alors bien jeune. La voix éclatante emplit l'atelier où l'on chuchotait à l'habitude. Ce fut un désastre! 'La psyché tremblait, disait M. de La Gandara, le chat fuyait, les vitres devenaient frénétiques, et Coquelin allait, allait éperdu! Je dus lâcher mes pinceaux, j'avais les tempes brisées. Coquelin, vexé, finit par comprendre et se retira, Il ne vint plus faire à M. de La Gandara l'aumône de son verbe pur comme le métal.
La Gandara adorait Verlaine. - Un jour, racontait-il encore, je vois un rassemblement devant l'Odéon. Une gueuse ignoble vomissait des injures et la foule faisait cercle. Et tout le monde riait! Je m'approche. Je reconnais Verlaine. Je vous jure qu'à ce moment il avait la tête d'un christ de primitif. Je lui prends le bras: 'Laissez cette fille, lui dis-je, venez!'. Il se laisse emmener. L'autre continue de l'outrager ignominieusement. Alors, Verlaine, avec un sourire déchirant: 'Savez-vous ce qui s'est passé, mon pauvre La Gandara? Eh bien! Voilà, c'est elle qui a raison!' - Que lui avez-vous donc fait?, demandai-je. Alors, Verlaine, d'un ton humble: 'Je lui récitais le dernier acte d'Othello, elle a cru que je voulais l'étrangler!'.
Ces anecdotes ravissaient le peintre de l'élégance. Il les collectionnait avec amour. Il peignait ses reines de Paris, avec une sorte de sourd enthousiasme où se mêlait le souvenir de ses lectures. Quand la Cavalieri, alors dans tout l'éclat de sa jeunesse merveilleuse, posa à son tour, il connut quelques-unes des plus belles heures de sa vie.
- Devant cette femme si belle, disait-il, je pensais à des statues, a toutes les statues de Versailles! D'ailleurs, à Versailles, dans les allées dénudées par l'automne, une femme qui s'engage sous la brise aigre qui plaque ses vêtements, prend facilement l'air d'une petite Victoire de Samothrace en marche, irrésistible! Et comme il adorait les robes du jour, de l'heure, le peintre de l'élégance exigea une sorte de jupe-culotte - c'était le scandale alors - sous une tunique grise, martelée de broderies d'or. - Hein! Cette Romaine - car la Cavalieri, disait-il, est Romaine - est-elle assez antique, ainsi vêtue? Je la vois sœur de cette impératrice Galeria Fundana dont on a pu reconstituer si facilement les détails de toilette. Oui, la Cavalieri, sœur de la femme de Vitelius, avec une robe de chez Doucet!
Il peignit Jean Lorrain avec cette même fougue. Jean adorait l'art à la fois complexe et naïf de La Gandara - il y retrouvait des souvenirs de l'Escurial et un Vélasquez anémié. Et La Gandara adorait l'art tout en pierreries et en névrose de Jean Lorrain. Ces deux hommes se complétaient. Aussi quelles séances! Jean Lorrain touchait son visage de fard. Après cinq minutes d'immobilité, le masque fondait. - Quelle torture pour les tons, se souvenait La Gandara qui savait pourtant travailler d'après maquillage. Le Grand byzantin dictait ses chroniques ou son roman nouveau à un étonnant secrétaire qu'il était allé chercher dans les bouges.
Les histoires fantastiques s'ébauchaient. C'était un débit curieux où les adjectifs dorés, les mots rares, les rosseries roulaient, s'entrechoquaient. Jean Lorrain avait un geste machinal, comme pour caresser les courbes rebondissantes de ses phrases.
- J'imagine, disait La Gandara, qu'elles devaient avoir pour lui des apparences de lévriers précieux, au col cerclé de bijoux. Mais il arrivait quelque chose d'irrémédiable qui troublait la sérénité des poses: Jean Lorrain changeait de teinte de cheveux à chaque séance. Il avait parfois une crinière mauve, parfois un casque d'un blond verdâtre, parfois de cheveux aux reflets roses. Je disais à La Gandara :
- Comment avez-vous pu achever le portrait dans ces conditions?
- J'y ai mis du mien. Et comme je l'interrogeais du regard avec étonnement:
- Oui. sur un bout de toile, je combinai un ton d'ambre roux, et je dis à Jean Lorrain: 'Donnez cela à votre coiffeur pour la teinture'. Gravement, La Gandara concluait: - Le coiffeur put obtenir le ton définitif jusqu'à la dernière séance!
Paris d'il y a vingt-cinq ans, celui qui croyait au Grand Prix et en M. de La Gandara!"